Le vendredi 20 octobre à 23h50 (pourquoi cette heure tardive ?!), dans le cadre d’une mini Thema consacrée aux différents visages du féminisme, Arte propose «Judith Butler, philosophe en tout genre» à la suite d’un docu sur les féministes essentialistes et consuméristes qui animent le magazine «ELLE».
Dommage de lâcher le sujet comme ça, sans autre habillage. Celles et ceux qui sont capables de comprendre les enjeux de ce débat seront frustrés de le voir à peine effleuré et les autres passeront certainement à côté par manque de références.
J’avoue, je n’ai pas vu le 1er docu sur «ELLE», mais je connais le magazine.
Quand j’ouvre un «ELLE», ce qui m’arrive quand je vais chez le médecin ou le coiffeur (parfois c’est un «Gala», un «VSD» ou un «Figaro Madame»… je devrais aller plus souvent faire rafraîchir ma coupe «coiffé-décoiffé», c’est très instructif !), que vois-je ?
- une cinquantaine de pages de pub pour des cosmétiques ou des fringues.
- une cinquantaine de pages mode.
- cinq ou six pages de brèves (de pub cachée) sur les sorties ciné/bouquins/DVD et sur les super objets fun indispensables pour accompagner notre quotidien (comment avons-nous fait pour vivre si longtemps sans ce petit ouvre-boîte à paillettes qui fait « meuh » quand on tourne la molette ?)
- un test « Réussir sa vie de couple » («Que faire pour réveiller sa libido ?» ou alors : «Que faire pour le séduire à nouveau ?» ou alors : «Que faire quand le train-train s’installe ?» ou alors «Ces couples qui durent», ect.)
- un article « de fond » sur un sujet féminin, vachement en rupture et plein d’audace (les filles voilées et l’école (les pauvres), la prostitution (les pauvres), les violences faites aux femmes (les pauvres), etc.
Je parle de «Elle», mais en réalité, c’est exactement la même chose dans tous ces titres «féminins» interchangeables, qui vendent une idée de la femme calibrée, sans autre perspective que celle de la «conservation de son capital jeunesse», «conservation de son capital de séduction», «conservation de son capital féminité».
Conservation du capital.
Conservateur.
Capitaliste.
Bien dans le système.
Dans ces magazines, les idées qui ont poussé les revendications féministes dans les années 60/70 ne sont plus qu’un souvenir. L’idée de «féminité» n’est jamais discutée, comme si elle était à jamais définie, coulée dans le bronze, gravée dans le marbre. Elle est naturalisée, parce qu’il est tellement plus simple de normaliser quelque chose de «naturel», d’indiscutable. Evidemment, la critique de la consommation et l’analyse de l’oppression sont soigneusement évacuées. Par ailleurs, l’homme est un partenaire sexuel à conquérir, point.
Ces magazines formulent un indépassable de la condition féminine : sois belle, élégante, active, dotée d’un fort pouvoir d’achat et d’un fort pouvoir de séduction : ce sont tes «armes naturelles» pour t’en sortir en tant que femme, sinon tu seras toujours une victime de la domination masculine.
Et que faire quand on est né femme mais qu’on ne tient pas trop à le devenir ou qu’on est pas né femme mais qu’on fait tout pour le devenir, par exemple ? Que faire quand on refuse de se définir comme femme parce qu’on ne couche pas avec un homme et que de fait on n’entre pas dans l’économie de LA-femme ? (on ne lave pas ses chaussettes, on ne lui fait pas à manger, on n’élève pas ses enfants ?) Que faire quand on trouve auprès de certains hommes qui ne se définissent pas spécialement comme « hommes » des alliés dans la lutte contre une forme de domination plus vaste qui opprime tout autant les hommes que les femmes ?
Que faire si je n’ai pas plus envie de jouer à l’homme que de jouer à la femme ?
Le nom de Butler est, depuis les années 90 associé au «queer», ce courant de pensée qui s’est développé aux Etats-Unis à partir d’une relecture de penseurs français (Derrida, Beauvoir, Kristeva, Freud, Lacan, Irigaray, et Foucault, notamment) et qui s’est attaché à déconstruire les catégories de genre.
Selon Butler, les genres masculin et féminin sont des «imitations sans original» : un ensemble d’attitudes acquises qui, à force de répétition, se parent de l’apparence du naturel. Nous, hommes et femmes, jouons des rôles liés à ces catégories, qui nous traversent et, parfois, nous oppressent. Le «garçon manqué» ou «la femmelette» sont au mieux sujets de railleries et, au pire, de rappels à l’ordre normatifs qui peuvent aller jusqu’à la violence ou la mort, comme le rappellent les nombreux crimes homophobes et transphobes en France et dans le monde.Le travestissement, qu’il soit festif ou permanent, souligne l’aspect construit des genres : hommes et femmes sont en effet capables d’endosser les codes vestimentaires ou comportementaux attribués à l’autre sexe et s’intégrer parfaitement en société : les parcours des personnes transgenres, vivant (de façon permanente ou non) dans un autre genre que celui de leur naissance, le prouvent.
Il ne s’agit pas, pour Butler, de brouiller définitivement la frontière des genres et de proposer une société «a-genrée», mais de reconnaître l’aspect construit de ce qui nous est présenté comme naturel afin de le déconstruire dans les cas où notre façon originale d’exprimer notre genre se heurterait trop violemment à des stéréotypes sans fondement, rendant nos vies invivables.
Dans le docu de Paule Zajdermann, Butler n’explique pas ses théories. A aucun moment on ne la voit expliquer en termes simples les principes qui l’ont rendue célèbre.
En revanche, dans un entretien, elle commente son parcours et explique les grands principes de sa démarche, motivée essentiellement par la question de la reconnaissance, du stigmate social, du deuil (notamment celui suscité par le 11 Septembre) et du pouvoir performatif des mots.
Des images d’archives la montrent enfant, cheveux courts, sourire franc, plus intéressée par ses discussions sur Spinoza avec ce rabbin qu’elle admire que par l’école qu’elle déteste. On l’entend commenter dans un allemand châtié et avec enthousiasme une exposition de photos de Cindy Sherman jugée par trop dérangeante, voire pornographique, par certaines féministes. On découvre les visages de sa compagne et de leur fils et on l’entend critiquer en vrac l’occupation de la Palestine, (Le fait que «Queeruption se tienne à Jérusalem est très bien, mais il est indispensable avant toute chose de s’opposer à l’occupation de la Palestine), l’intervention américaine en Irak et l’opposition au mariage des personnes de même sexe (selon elle une bonne opportunité pour faire évoluer vers autre chose cette institution étroite et répressive. Et pourquoi se limiter à une union entre deux personnes ? Pourquoi pas plusieurs ?).
Evidemment, c’est un peu court. La caméra la suit respectueusement, s’attarde sur la finesse et l’élégance de ses traits, sur sa silhouette de lutin, mais on reste un peu sur sa faim. On voudrait l’entendre encore parler de ses intuitions, de ce qui la motive. On voudrait encore voir ses yeux se plisser sous l’effort de sa réflexion, suivre l’exigence et la rigueur de ses propos.
On voudrait encore avoir l’impression, en l’écoutant, d’entendre les chaînes brisées tomber à nos pieds.
++ De Butler, on trouvera en français : ++
La Vie psychique du pouvoir. L'Assujettissement en théories, préface de Catherine Malabou, traduction de Brice Matthieussent, Leo Scheer, Paris, 2002.
Marché au sexe, EPEL, Paris, 2002 (avec Gayle S. Rubin)
Antigone. La Parenté entre vie et mort, traduction de Guy Le Gaufey, EPEL, Paris, 2003.
Le Pouvoir des mots. Politique du performatif, préface de Charlotte Nordmann et de Jérôme Vidal, traduction de Charlotte Nordmann avec la collaboration de Jérôme Vidal, Editions Amsterdam, Paris, 2004.
Vie précaire. Les Pouvoirs du deuil et de la violence après le 11 septembre 2001, traduction de Jérôme Rosavallon et Jérôme Vidal, Editions Amsterdam, Paris, 2005.
Humain, Inhumain. Le Travail critique des normes. Entretiens, traduction de Jérôme Vidal et Christine Vivier, Editions Amsterdam, Paris, 2005.
Trouble dans le genre. Pour un féminisme de la subversion, préface d'Eric Fassin, traduction de Cynthia Kraus, La Découverte, Paris, 2005.
Défaire le genre, traduction de Maxime Cervulle, Editions Amsterdam, Paris, 2006.
A paraître: Bodies that Matter. On the Discursive Limits of 'Sex' (titre français non encore communiqué), Leo Scheer, Paris.