La Belgique est une grande nation - Ch. 4

Où on constate que la Belgique est un petit pays, mais VRAIMENT une grande nation

Et en liégeois, Liège se dit Liééééche

Du coup, E et moi on a recommencé à se torturer les méninges au sujet de la FAÇON de procéder. En disant ça, soi-dit en passant, je ne voudrais surtout pas laisser sous-entendre que les questions connexes étaient réglées pour autant. On a continué malgré tout à se demander si c'était faisable, raisonnable, souhaitable et toutes ces sortes de choses. Elément qui a son intérêt : à l'annonce de notre projet, mes parents se sont montrés : 1) fous de joie, 2) fous de joie, 3) fous de joie. Ils étaient dès le départ très encourageant et encore plus quand on leur a expliqué qu'on avait finalement changé d'avis en cours de route (eux non-plus ne voulaient pas partager avec 8 grands-parents, visiblement...) En revanche, les parents de E. se sont montrés... comment dire... extrêmement réservés. Bel euphémisme pour dire qu'on a pas pu adresser la parole à son père sans le voir quitter la pièce en hurlant pendant plusieurs jours. Bon... près d'un an plus tard ça va mieux. Il est maintenant capable de rester dans la même pièce sans hurler. Bref, on s'est mis à reconsidérer les choses et il nous est apparu finalement, au terme d'un brainstorming long et pénible que le coup de l'insémination en Belgique, ça pouvait avoir des bons côtés, notamment la certitude de ne pas voir débouler un papa nous souhaité réalisant sur le tard son désir de paternité effective. Il y a aussi le fait qu'on est pas obligé d'expliquer à bébé que le monsieur qui a donné la petite graine, ben c'est le type là-bas mais qu'il ne doit pas l'appeler "papa", parce qu'il ne veut rien avoir à faire avec lui. Certes, c'était pas une réflexion facile et on a avalé pas mal de bouquins sur la question (bibliographie à venir) et discuté avec nos proches. Curieusement, ils étaient vachement plus relax avec l'idée de donneur anonyme qu'avec le projet de co-parentalité (je pensais que ça serait l'inverse et qu'ils préfèreraient généralement les apparences sauves de la co-parentalité : «le papa, la maman, etc.») Le refrain habituel, c'était «C'est déjà assez difficile de s'entendre à deux sur l'éducation d'un enfant, alors à quatre !...» Donc voilà. E. et moi en avons conclu que certes, c'était pas la solution idéale et que décider de mettre au monde un enfant sans père ça n'allait pas être rose tous les jours, mais qu'on préférait cette solution parce qu'on arriverait à lui garantir (tant que faire se peut !) un foyer stable et a priori harmonieux. Pas l'idéal, mais pour nous il n'y a pas de «solution idéale». J'ai donc consulté Internet, pris mon courage à deux mains et décroché mon téléphone pour appeler une clinique à Liège, parce que c'est le centre de PMA le plus proche de la maison. On aurait pu s'adresser à une clinique hollandaise : là-bas dans certaines conditions, les enfants nés d'un donneur anonyme peuvent rencontrer leur donneur une fois atteint l'âge de 16 ans. Ça nous a paru horriblement compliqué à réaliser... déjà la Belgique ça fait loin, mais alors la Hollande laisse tomber ! Et puis pour quel résultat ? Voir le donneur expliquer à l'enfant qu'il ne veut pas avoir de relation avec lui ? Ou pire : qu'il lui propose de venir s'installer à la maison ? La Belgique, donc. La Belgique si proche et pourtant si différente. La Belgique et ses accents chantants. La Belgique et la réelle gentillesse des Belges, leurs manières simples et directes... je me suis dit tout ça en prenant notre premier rendez-vous avec le gynéco et la pédopsy de la clinique, programmé pour plusieurs mois plus tard. Un premier rendez-vous, donc, pour constituer un dossier qui sera examiné par une commission d'éthique. Contrairement à ce qui se passe à Bruxelles, par exemple, le délai d'attente pour une prise en charge du dossier à Liège est relativement court (c'est deux ans à Bruxelles et 6 mois à Liège), mais à Liège ils se réservent le droit de refuser le dossier. On a donc mis à profit les quelques mois qui nous séparaient de ce premier rendez-vous pour plancher sur notre requête, sans savoir à l'avance quelles seraient les questions qui nous seraient posées. P*tain, ça motive pour mettre tout à plat ! Je ne sais pas si on a laissé dans l'ombre le moindre aspect de notre projet !!! Tout à été tourné, retourné, mâché et remâché. Les copains n'arrêtaient pas de nous dire de cesser de nous prendre le chou comme ça, qu'on formait un couple stable depuis des années, que ça ne pouvait pas foirer, mais comment savoir ? Si je dis qu'on a parcouru les 350 kilomètres qui nous séparent de Liège avec la peur au ventre, je serai loin de la réalité. C'est vraiment terrible de se dire qu'on joue une partie de son destin en quelques heures, quand même, sans oral de ratrappage ou de possibilité de redoubler... C'est très bizarre d'arriver dans un hôpital qu'on ne connaît pas, à l'étranger, sans être malade, et de parcourir des centaines de mètres de couloir. A l'accueil, quand on a dit qu'on était françaises et qu'on avait un rendez-vous en gynéco, ils savaient tout de suite de quoi il en retournait. Ils ont tellement l'habitude d'accueillir des couples de lesbiennes françaises tout au long de l'année ! On a été vraiment très bien accueilli partout. Premier rendez-vous avec la pédopsy, réputée très sévère sur certains forums d'homoparents. Les quelques minutes avant le rendez-vous, assises dans le couloir, ont été vraiment pénibles. Une fois qu'on est entré dans son bureau, ça allait mieux. Elle n'était pas spécialement chaleureuse, c'est vrai, mais pas désagréable. Elle a posé ses questions avec professionnalisme, essentiellement sur la stabilité de notre couple, notre contexte parental, notre façon de vivre notre homosexualité et la façon dont on imagine notre configuration parentale (ma place de parent non biologique, par exemple). A la fin, on a même un peu plaisanté sur le côté frileux de la loi française et sur l'APGL (l'Association des Parents et futurs parents Gays et Lesbiens), dont nous faisons EVIDEMMENT partie, comme 75% des lesbiennes françaises qui viennent en Belgique ! Ensuite, rendez-vous avec le gynéco. Cette fois E. y a été toute seule et est sortie très inquiète, certaine d'avoir "foiré le truc". On faisait une drôle de tête dans la voiture en rentrant... parce que j'ai trouvé que c'était quand même super gonflé, ce qu'on venait de faire, de se taper comme ça toutes ces centaines de bornes pour venir défendre notre projet face à ces parfaits inconnus... J'ai trouvé ça incroyable, culotté, dingue... et j'étais en même temps super fière, inquiète mais contente, vaguement hallucinée et de toute façon épuisée nerveusement. Le résultat de la commission d'éthique (prise de décision en commun entre la pédopsy, le gynéco et le chef de service de PMA), qui devaient venir deux mois plus tard, a rendu son verdict 5 mois plus tard pour cause de crash informatique. Au bord de la crise de nerfs, épuisée moralement, j'ai ouvert la grande enveloppe en kraft un matin avant d'aller bosser. «Mesdames (!!!), blablabla, blablabla, votre dossier est accepté, veuillez prendre contact avec nos services». En fait, l'aventure ne faisait que commencer...

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