La Belgique est une grande nation - Ch. 3
Parce que (1+1)+(1+1)= 1, c'est un peu trop pour moi...
E et moi, on flippait quand même pas mal quand on a été la première fois chez les deux copains pour parler du bébé. On s'est pomponnées comme pour un rendez-vous amoureux. Eux étaient aussi complètement stressés, ça se voyait. Ça n'a été que le premier rendez-vous d'une longue série. On s'est vus pleins de fois pour parler de nos désirs, de nos conceptions de la vie, de nos espoirs. On a parlé d'éducation, de famille, de nos parcours respectifs, de nos couples. Je garde un merveilleux souvenir de ces soirées. C'est vraiment super de construire quelque chose comme ça, un projet aussi audacieux, dingue... Par chance, un copain commun toubib (et d'ailleurs gay et père d'une petite fille élevée en co-parentalité avec sa copine lesbienne) nous a un peu aidés pour les aspects les plus techniques de notre projet. Et puis le grand jour est arrivé : ils sont montés 1/4 d'heure dans la chambre d'amis et redescendus avec ce qu'il fallait dans le petit récipient stérile. Et puis wow... sous la direction du copain toubib, j'ai fait ça toute seule comme une grande, en tremblant d'émotion des pieds à la tête, avec E. couchée en travers de notre grand lit qui a finit par faire le poirier... La première fois on a pris des photos de nous quatre dans le salon, avec une bouteille de champagne et des bananes pas possibles sur la tronche. On a fait ça deux jours de suite et puis il a fallu attendre. Curieusement je ne me souviens pas tellement de la période d'attente. On a revu plusieurs fois les garçons, c'était sympa. Tout allait bien. Quand ça n'a pas marché, E. était un peu triste, mais on ne s'est pas inquiété pour autant : il suffisait de remettre ça. Et puis un soir, au resto avec les garçons, on a réalisé, horrifié, qu'une question essentielle était source de conflit : la garde du bébé. Au départ, on avait dit que celui-ci devait passer le plus clair de son temps chez ses mamans et que les papas le verraient de temps à autre. Et chemin faisant, le papa biologique a réalisé qu'il souhaitait s'investir beaucoup plus que ça dans la vie de l'enfant, être beaucoup plus présent, bref : le voir la moitié du temps. Crise. Tous les quatre, on a mis plusieurs semaines à tourner le problème dans tous les sens. Emotions fortes, montagnes russes, colère mais quand même compréhension mutuelle du désir de l'autre. De guerre lasse, ne trouvant pas de solution satisfaisante, on a fini par jeter l'éponge et par se dire que nos envies étaient légitimes mais incompatibles. On a même réussi à se quitter sans s'en vouloir et on se revoit avec le même plaisir. Beaucoup moins, mais avec plaisir quand même. J'ai regretté la fin de notre aventure à quatre. Le modèle avait quelque chose de rassurant : le bébé aurait eu deux parents biologiques selon le modèle hétérosexuel dominant et deux parents supplémentaires, invisibles mais présents : idéal, quoi... Le seul problème étant le partage du temps entre les parents. E et moi on s'est dit que d'une part on ne voulait pas voir bébé trimbalé une semaine sur deux entre ses deux foyers, que ce n'était pas forcément un facteur de développement harmonieux et que d'autre part, on finirait par se disputer avec les papas sur des histoires d'organisation, que ça serait une source de discorde entre nous. Qu'on arriverait pas à l'assumer. On a fini par se dire qu'on était pas forcément faites pour la co-parentalité et que, très égoïstement, on avait envie d'élever le bébé toutes les deux. Juste toutes les deux... comme un couple «ordinaire», banal à faire peur.
