Objectivité ? Quelle objectivité ?

Au sujet de la biologie comme science objective.

Ma copine M. a pété un câble il y a quelques temps parce qu'elle est tombée sur un texte dans lequel un biologiste catholique de la prestigieuse Université de Louvain, en Belgique, affirmait que dans le jeu de la séduction, ce sont systématiquement les femmes qui sollicitent l'attention sexuelle des garçons.

Je partage sa colère. Comme elle le disait, c'est avec de telles phrases que l'Eglise catholique, depuis des millénaires, justifie l'image de la femme pécheresse qui attire l'homme innocent dans ses rets pour l'abuser. Qu'elle défend l'idée que les femmes sont mauvaises, sensuelles (dans le mauvais sens du terme) et que les hommes doivent s'en méfier, les mettre en coupe réglée, bref, en un mot : les dominer. En plus, en lisant ça, je me suis également demandé si ça voulait dire que les femmes qui se font violer, finalement, ne l'ont pas cherché, même inconsciemment, les salopes, en fait, elles ne pensent qu'à ça et après elles osent venir se plaindre ! (Je rappelle que le droit français ne pénalise le viol que depuis les années 70 !) Sérieusement... Le problème de ce genre de phrases, c'est qu'elles émanent d'un biologiste et que, dans l'esprit de la plupart des gens, la biologie étant considérée comme une science, ça veut dire que c'est une vérité intangible coulée dans le bronze, puisque «la science, par essence, est objective». C'est là le noeud du problème. Je ne peux pas m'empêcher de me souvenir que depuis le XIXe siècle, dopées par les découvertes en matière de génétique, les «sciences objectives» ont soutenu le principe de l'eugénisme visant à l'«amélioration de la race». Ces théories ont non seulement donné naissance à l'abominable idée selon laquelle il y a des races supérieures et des races inférieures, avec les conséquences que l'on connaît sur l'histoire de l'Europe, mais, sous le IIIe Reich, des milliers de scientifiques ont continué, de façon «objective», à produire des mémoires de recherche allant dans ce sens. Ce qui met en lumière de façon spécialement violente la pénétration de l'idéologie (élément subjectif) dans la sphère de la science (présentée comme objective). Croire que ce que je viens d'écrire est un événement circonscrit dans l'espace (l'Allemagne) et le temps (De la fin du XIXe jusqu'en 1945) est à mon avis une dangereuse illusion. Tout comme il est dangereux de croire que les «sciences exactes» sont objectives. On sait même, depuis Albert Einstein, que 1+1 = 2 dans certaines conditions seulement et que tout dépend de l'endroit où l'on se trouve pour énoncer ça ! L'idéologie, la subjectivité, pénètre tout ce que l'on fait, dit ou croit. Evidemment, quand c'est un biologiste catholique de l'Université de Louvain qui parle, ça me rend doublement méfiante. Déjà, un biologiste catholique, ça me fait sacrément lever le sourcil (je n'ai rien contre eux : Jésus aime aussi les catholiques !). Tout ça me fait penser au livre le plus audacieux et le plus excitant que j'ai lu ces dernières années. Il s'agit de «Sexing the Body», de la biologiste américaine Anne Fausto-Sterling. (Malheureusement il n'a pas été traduit en français, mais il reste étonnamment accessible à la fois aux non-anglophones et aux profanes). Dans cet ouvrage, l'auteur démonte patiemment toute l'idéologie qui entoure la sexuation des corps. Point par point, elle démontre que ce que nous nommons «masculin» et «féminin» ne sont que des conventions, des créations, des moules, des étiquettes. Elle montre que ce que l'on nomme "caractéristiques sexuels" sont très loin d'être répartis "proprement" dans ces moules et sont en réalité diversement distribués entre les deux pôles sexuels. Il y a selon elle une infinie variété de combinaisons possibles avec les lettres des chromosomes X et Y. Et qu'une femme peut avoir des chromosomes XX et présenter des caractéristiques sexuels secondaires "masculins". A la lecture de son ouvrage, on a l'impression d'explorer une véritable «cour des miracles» des genres. Elle annonce un nombre tellement élevé de naissances hermaphrodites dans le monde qu'elle nous invite à nous interroger sur la pertinence de la division en deux genres définis (par ailleurs, les bébés hermaphrodites, dès leur naissance, subissent de la chirurgie de réassignation génitale, pour les forcer dans un genre ou l'autre. La plupart du temps, les parents ne sont même pas informés de la différence de leur enfant !). Elle énonce enfin qu'un corps, pour fonctionner, a besoin d'hormones, mais qu'il peut fonctionner indifféremment avec des hormones mâles ou femelles. Pour déterminer le «masculin» et le «féminin», dit en résumé cette biologiste, on ne peut ni se fonder sur l'observation organique (une femme peut avoir sans le savoir des gonades à la place des ovaires), ni sur l'observation chromosomique (il y a de nombreuses variantes possibles entre les personnes XX et XY : XXY, YY, etc.), ni sur l'observation hormonale (un corps masculin peut sécréter des hormones féminines, etc.) Dire qu'il y a des hommes et des femmes, en somme, est faire preuve de subjectivité, car la science ne peut le démontrer en toute objectivité. Jusqu'à présent, c'est la science qui a défini ce qui est "normal" et ce qui est "monstrueux", mais peut-on réellement croire qu'elle le fait en toute objectivité ? Qui a lu les conclusions définitive des médecins du XIXe siècle sur la psyché ou la biologie féminine, notamment, peut mesurer toute la misogynie qui animait ces très doctes messieurs ! Souvenons nous de tout ceci la prochaine fois que nous lirons les analyses des psys, pédopsys, biologistes, ethnologues, médecins et j'en passe, qui seront présentées, dans les médias, comme «objectives puisque scientifiques» : leur discours, fatalement, est subjectif et emprunt d'idéologie. Apprendre à décrypter rigoureusement les discours que l'on tient sur nous, et critiquer pour les vérifier toutes les vérités que l'on tient pour acquises, c'est l'une des étapes de la libération de soi. Bon amusement.

 

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